Max Rouquette

Aquarelle web 1

Aquarelle peinte aux environs de 1850 est de J..J BONAVENTURE-LAURENS. Ce peintre, ami de Franz Liszt a été secrétaire de la Faculté de Médecine de Montpellier

A PROPOS DU CHÂTEAU par Max Rouquette

Le gros château dressait son poids de roche morte vers les sentiers de la lune. Sa tourelle au nord affrontait, comme la proue d’un vaisseau, cette mer de lumière, de silence et d’éternité. Le clocher, fendu par le tonnerre et le temps, maintenait sa garde de prêtre soldat sur le vieux jardin étroit et livré aux hautes herbes, aux cendres, à la ferraille oubliée, et qui fut cimetière autrefois…
Maintenant nous étions dans l’ombre. La lune avait disparu derrière les toits de l’église et glissait vers l’occident. Là-bas, haute, très haute dans le ciel, elle se penchait sur les balustrades, les voûtes, les terrasses du château d’Aumelas dressé là comme calciné, tout droit, par le feu de Dieu, à mi-chemin des astres. Elle se penchait sur ce silence, cette présence pétrifiée hors du temps, cette veille d’une attente d’éternité.

(Extrait de La bonté de la nuit, in Vert Paradis, Ed. Le Chemin vert, 1980)

 

Castel d’Aumelas
Rimbaut sus lo pelenc d’ont cal partir,
Rimbaut, drech sus la nauta parabanda,
espiava luònh dins la val lo camin blanc.
Lo camin, lòng colòbre entredormit
entremitan dau sòmi das rovièiras.
Rimbaut entra sas bocas, coma olivas,
fasiâ l’anar e lo venir dels mots
Rimbaut, lo vent dins lo mantèl,
e sa man sul balet coma estrangièira,
la nivol cambiadissa en sas semblanças,
e lo temps coma tant de rebats esvanits.
Lo vent i parlava a son sang
a ras de pèl onte lo peu tremòla
Lo mond en el s’entremesclava.
Sabiá pas pus onte son èstre finissiá.
Rimbaut qu’aimava tant se delembrar
au riu de la paraula escura.
Jogava de paraulas coma paumas
e de ressons coma rebombs
e dau treslús que de l’escur gisclava.
Rimbaut sus lo pelenc d’ont cal partir.

(D’aicí mil ans de lutz ; Editions Jorn 1995)

Château d’Aumelas
Raimbaud, sur l’herbe qu’il faudra quitter,
Raimbaud, debout sur la haute terrasse,
regardait, loin dans la vallée, le chemin blanc.
Le chemin, longue couleuvre endormie,
au beau milieu du songe des rouvières.
Raimbaud, entre ses lèvres, comme olives,
jouait des allées et venues des mots.
Raimbaud, le vent dans son manteau,
et sa main sur le parapet, comme étrangère,
la nuée changeante en ses apparences,
et le temps comme autant de reflets disparus.
Le vent lui parlait au sang
au ras de la peau, où le poil frissonne.
Le monde à lui s’entremêlait.
Il ne savait plus où finissait son être.
Raimbaut qui aimait tant de s’oublier
dans le ruisseau de la parole obscure.
Il jouait des paroles comme de balles
et des échos comme rebonds
et des éclats qui jaillissaient de l’ombre.
Raimbaud, sur l’herbe qu’il faudra quitter.

(A mille années lumières ; Editions Jorn 1995)